Est-on train d'assister à la naissance d'une génération anti-CPE, antiprécarité ?
Ce sont surtout les médias et ceux qui construisent ces mythologies dont nous nous nourrissons qui pourront parler plus tard ­ peut-être ­ de génération anti-CPE. Mais, si ses acteurs ont réagi à une mesure qui les vise directement, ils ont aussi réagi à plus que cela, et notamment au besoin de succéder enfin à ceux dont on continue de parler : les soixante-huitards. Les 30-40 ans n'ont pas d'événement fondateur, à part peut-être le sida et Casimir. Le mouvement anti-Devaquet de 1986 n'a pas joué ce rôle. Quelques-uns s'en sont bien tirés individuellement, mais cette génération n'a rien posé collectivement. Elle reste celle des enfants de la génération 68, qui ne veut pas partir. Et ceux qui émergent sont en train de pousser dans les limbes de l'Histoire leurs prédécesseurs qui n'ont pas eu le temps de s'installer.

Les 30-40 ans peuvent donc les redouter ?
Ces jeunes sont en train de faire ce qu'eux n'ont pas réussi. Et si on leur propose une autre façon d'entrer dans la société, avec un CPE très très amélioré ou des dispositifs antidiscriminatoires très forts, alors les 30-40 ans pourraient être les premiers visés, «remplacés» alors qu'ils ne sont pas encore au sommet de leur carrière. Les 30-40 ans sont déjà plus conservateurs que leurs aînés, les soixante-huitards ; ils risquent de devenir moins revendicatifs que leurs cadets.

C'est une génération de desperados ?
Ils savent que les promesses faites à leurs aînés étaient de fausses promesses. Et ils ressentent la France comme un pays de vieux, fermé et renfermé. Ce qui a fini par sembler normal aux 30-40 ans, les 20 ans, eux, ne l'acceptent plus. Pour eux, le CPE n'est peut-être qu'un prétexte, comme le prétendent certains, mais il arrive au bon, ou au très mauvais moment. Et le pire serait que, comme en 1986 ou en 1994, une fois cette révolte apaisée, on l'oublie aussitôt.
> par Charlotte ROTMAN QUOTIDIEN : mercredi 22 mars 2006